Vivre avec la pensée
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Où va la pensée ?
La pensée va vers
un endroit que l'on ne soupçonne pas.
Aussi étrange que cela puisse paraître,
elle va nulle part, c'est-à-dire vers la liberté.

Le chemin des bûcherons

La pensée ne va nulle part.
Comprenons : la pensée ne va pas ailleurs que vers la pensée. Si tel n'était pas le cas, au moment même où elle atteindrait son but, elle cesserait d'être.
de ce fait, la pensée n'a pas pour but de nous faire atteindre un certain point de l'espace et du temps, mais de
nous délivrer de la tentation constante qui est la nôtre de vouloir lui donner un espace, un temps et un objet.
C'est ce que veut dire Aristote (384-322 av. J.-C.) lorsqu'il souligne que l'acte suprême de la pensée est de se penser elle-même.
C'est ce que tente de dire Spinoza
(1632-1677) quand il écrit que Dieu s'aime lui-même d'un "amour intellectuel infini ".
Et c'est par ces mots que Hegel (1770-1831) achève son système philosophique.
Martin Heidegger (1889-1976) explique bien cela. Dans la forêt, il existe des chemins qui ne mènent nulle part. Ce sont les chemins que les bûcherons tracent pour aller couper du bois. Quand on les emprunte on ne débouche sur rien, sinon sur des clairières d'où surgit la lumière du ciel. Cela veut dire que le nulle part n'est pas rien. C'est le moment où le vertical vient traverser l'horizontal de l'existence.
Plus concrètement, c'est le moment de la liberté.
Car on est libre quand on va nulle part.




" Ce qui est admirable
dans l'exploit de Gagarine
faisant le tour de la terre
à bord de son Spoutnik,
c est d'avoir quitté le lieu.
Pour une heure un homme
a existé en dehors
de tout horizon,
tout était ciel
autour de lui. "

Emmanuel Lévinas,
difficile Liberté.

 

 

 



Un sens qui ne va
pas de soi


Le monde change.
Science, technique,
politique et société
font montre chaque jour de transformations remarquables. Elles sont aussi
traversées par des crises.
dans ce bouillonnement,
dans cette confusion également, on ne sait pas toujours
où l'on en est.
d'où cette question
concernant la philosophie :
où va la pensée ?

La vraie pensée va
vers le nulle part,
qui est le coeur
du monde,
parce que telle
est sa liberté.

Aller nulle part

Toujours marcher pour aller quelque part, est-ce marcher ? Voit-on le paysage ?
Il en va de même avec la liberté.
Être libre pour faire quelque chose, c'est soumettre la liberté à autre chose qu'elle-même et, du coup, ne pas être libre.
Faire quelque chose, en revanche, afin d'être libre, c'est la liberté même.
d'où la nécessité d'opérer un renversement.
Nous imaginons constamment que la liberté et la pensée doivent servir au monde.
En fait, c'est l'inverse qui est vrai
et c' est cela que veut dire « aller nulle part ».

 

Ne pas diaboliser la technique

Hélas, le monde autour de nous ne va pas toujours nulle part. C'est la raison pour laquelle il nous limite et que nous nous y sentons à l'étroit.
Mais il lui arrive parfois d'aller nulle part, et c'est alors qu'il est réjouissant : il arrête de nous enfermer dans un déterminisme et une direction donnée.
Étonnamment, la technique en est la preuve.
En effet, si comme le montre Hegel, elle bascule dans le vertige du pouvoir, il arrive que le moyen pour le moyen devienne l'occasion d'un pur rapport à soi, grâce à une idée pour l'idée.
L'idée, qui veut dire à l'origine « forme », a pour nous le sens de fond pensant des choses et nous l'opposons à la forme. En fait, le fond est bien plutôt une forme qui a tellement de forme qu'elle devient du fond.
Initialement, rappelle Heidegger, c'est ce que traduisait le mot « poétique ». Signifiant fabrication d'une part et création d'une autre, il portait avec lui l'idée que la fabrication finit par devenir création à force de fabrication.
Aussi est-il erroné de diaboliser la technique.
Comme l'écrit Hôlderlin (1770-1843) - « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. » Gagarine dans le Spoutnik a vécu l'expérience métaphysique d'être sans horizon, explique Lévinas (1905-1995). Il faut donc persévérer dans notre être et continuer à agir. Car c'est au coeur de l'action que l'on réalise que tout n'est pas affaire de technique.